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Les tentations de Chavez

La Chronique d'Alexandre Adler

11 mai 2005 | Les inventeurs de la théorie du chaos étaient des poètes, précisément parce qu'ils étaient de grands mathématiciens. On leur doit donc la métaphore devenue enfin célèbre selon laquelle le battement d'ailes d'un papillon dans une partie du monde peut provoquer un ouragan à l'autre bout de la planète. Derrière cette admirable comparaison, il faut comprendre que des causalités complexes sont à l'oeuvre dans la nature, dans lesquelles des objets apparemment négligeables par leur force propre peuvent, s'ils s'insèrent dans des dispositifs foudroyants, avoir des effets sans commune mesure avec leur importance de départ.

Les relations internationales sont pleines d'exemples de ce type. Ainsi, par exemple, l'opération, au départ de politique intérieure, menée par le président du Conseil italien, Antonio Giolitti, visant, après le règlement de la question marocaine, à donner à son pays un peu de prestige et une fenêtre au sud de la Méditerranée, autrement dit l'attaque italienne de la Libye en 1911, était au départ une affaire très limitée. Mais la défaite rapide de l'armée ottomane par les Italiens, dans une province totalement périphérique et bien oubliée de Constantinople, a eu pour effet immédiat de rendre manifeste la faiblesse du nouveau régime Jeunes-Turcs issu de la révolution libérale de 1908. Il ne faudra pas un an aux puissances chrétiennes des Balkans pour imiter l'exemple italien, il ne faudra pas deux ans pour que ces mêmes puissances se déchirent à belles dents pour le partage des dépouilles après la chute de Salonique et il ne faudra pas plus de trois ans pour arriver à l'attentat de Sarajevo, conséquence ultime de l'agressivité retrouvée de l'axe russo-serbe et du vide abyssal créé par un effondrement ultime de l'Empire ottoman que des calculs assez anodins de politique intérieure italienne avaient en fait précipité.

Nous sommes actuellement en Amérique latine à la veille d'une situation de ce genre, mais on se prend à imaginer des métaphores moins poétiques et plus brutales pour y exprimer la même théorie des catastrophes, par exemple que le claquement brusque d'une mâchoire de primate peut provoquer une éruption volcanique. Le primate ou le gorille, on l'aura reconnu, c'est l'apprenti dictateur du Venezuela, Chavez ; et l'éruption volcanique, c'est évidemment pour la première fois dans son histoire un affrontement généralisé à tout le continent, dont l'une des conséquences possibles sera une nouvelle tension sur les marchés pétroliers et de matières premières, et l'autre, la préparation la plus complète à une tension géopolitique sans précédent entre la Chine et les Etats-Unis.

Nous avons, en effet, trois mouvements contradictoires qui se combinent quelque part dans l'hémicycle Caraïbes, entre Mexico et Caracas, et qui peuvent conduire à la crise majeure : le premier, c'est l'ouverture enfin de la crise de succession cubaine ; le deuxième, c'est le passage par le Mexique du test de l'alternance ; le troisième, c'est la conversion progressive de la stratégie économique chinoise et sa recherche d'une autarcie pétrolière.

Agatha Christie aimait à le dire, nos péchés ont de longues ombres. Parce que Cuba était devenu progressivement un élément organique de l'Empire soviétique, les mêmes oppositions s'y sont fait jour en Pologne, Bulgarie ou Allemagne de l'Est : des policiers et militaires réformateurs alliés à un KGB devenu gorbatchevien cherchaient la voie des réformes et l'appareil traditionnel du parti s'y opposait. Mais, loin de Moscou, ce fut le parti et Fidel Castro qui triomphèrent.

Par un élargissement géographique prodigieux de cette contradiction, nous retrouvons aujourd'hui, au coeur de l'Amérique australe, les deux tendances en opposition croissante. Grand ami des services secrets cubains épurés par Castro, lesquels assurèrent, après chirurgie esthétique, son retour au pays, l'homme fort du Parti des travailleurs au Brésil, José Dirceu, incarne cette réconciliation avec la modernité libérale qui coûta la vie naguère au général Ochoa à La Havane ; Chavez, au contraire, et ses alliés populistes de l'arc andin, depuis les preneurs d'otages communistes colombiens jusqu'aux narco-émeutiers péruviens, boliviens et maintenant équatoriens, etc., est parfaitement représentatif de la fuite en avant violente des frères Castro entreprise dès 1988.

Le Venezuela, inondé de médecins, de flics et de moniteurs sportifs cubains, est ainsi devenu le champ de bataille privilégié de l'aile stalinienne de la dictature castriste. Le gourou argentin et antisémite proclamé, Ceresoles, qui avait inspiré le chavisme à ses débuts, essentiellement proislamiste, est maintenant remplacé par un stalinien allemand du nom de Dietrich qui travaille la main dans la main avec les hommes de La Havane pour étouffer rapidement ce qui reste de démocratie au Venezuela. Or les troubles vénézuéliens ne peuvent pas être circonscrits au seul territoire «bolivarien».

La force de propagande de Chavez, telle autrefois celle de Peron, retentit sur un cercle de puissances qui à travers la Colombie et l'Amérique centrale aboutit à Mexico. Partout, la gauche qui est puissante est déjà divisée selon les mêmes lignes idéologiques. En Colombie, c'est le nouveau maire syndicaliste de Bogota, Garzon, contre la direction des Farc insurrectionnelles ; au Nicaragua, c'est la scission intervenue chez les sandinistes, et au Mexique ce sera inévitablement la redéfinition que donnera le leader de la gauche, Lopez Obrador, à sa campagne présidentielle dans un sens ou dans un autre. Pour cette seule raison, l'affaire vénézuélienne a cessé d'être folklorique.

La tentation de Chavez de déclencher un conflit armé avec la Colombie voisine afin de reprendre en main l'armée et d'écraser totalement la société civile s'inscrirait parfaitement dans ce projet. C'est ici malheureusement qu'intervient le facteur chinois : tout comme l'Union soviétique de naguère qui concevait son implantation à Cuba comme la réponse adéquate à l'existence de Berlin-Ouest au coeur de son empire, la Chine de demain, en proie manifeste à une fièvre autarcique qui pourrait s'aggraver brutalement avec l'épuisement que l'on peut déjà entrevoir d'un modèle de croissance fondé sur les seules exportations, pourrait décider que Chavez et son Venezuela militarisé seraient la bonne réponse à la stratégie américano-japonaise de renforcement de Taïwan.

Déjà Chavez envisage de ne plus vendre de pétrole aux Etats-Unis et de gager toutes ses exportations sur le marché chinois, et la Chine vient d'aider Castro à réévaluer sa monnaie nationale. A un moment donné, ces tensions parties d'horizon et de calculs très différents peuvent se conjoindre. C'est ce qu'on appelle une catastrophe... au sens mathématique du terme, bien entendu.



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